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Univers Parallèles

Des Bd, des dessins rigolos, des textes débiles et plein de n'importe quoi comme s'il en pleuvait, avec des dessinateurs fous fous fous...

La Boucherie de Madame Claveau par François Coulaud

Nichée au creux de la rue Grande, elle est invisible pour qui passe en voiture. C’est à pied qu’il faut la découvrir.
C’est d’abord une vitrine, large de l’allongement d’une jambe, encadrée de briques rouges, complétée d’une porte vitrée, étroite.

Attardons-nous un instant.
Peu de produits, mais de qualité : Saucisses artisanales… s’il en reste, terrine de campagne, rillettes, escalopes de dinde. Parfois une quiche maison, un pâté berrichon.
Entrons.
Un tintement, la  boutique est exigüe, toujours pleine. Une, deux, trois personnes. Après, on ne tient plus.
Un comptoir massif aux vitrines garnies de bocaux de légumes, une planche brute marbrée de coups, une caisse enregistreuse. Le long de la table de coupe, trois couteaux : une lame fine, coupante comme un rasoir, une petite hache pour désosser, une large taloche pour aplatir, et, bien sûr, ce long cône de fer pour affuter… soigneusement.
Des murs blancs, deux affiches qui vantent les bovins de notre région, une horloge souvent arrêtée, deux portes de réfrigérateur en bois clair.
Pas une pièce de viande, pas un morceau de chair. Tout attend, derrière, dans la chambre froide.
Quand on entre, on dit « Bonjour Messieurs Dames »,  parfois « Bonjour Mesdames ». 
On vous répond dans un sourire. Les yeux se tournent, curieux. Le public est en place.
Il y a les inconnus, les figurants, les anonymes…
Mais aussi, il y a ceux qu’on connaît, ceux qu’on reconnaît, ceux qui comptent…
Les personnages.

La grand-mère râleuse, canne, parapluie, indéfrisable défrisée. Elle ne se sent bien que si quelque chose lui fait mal. Un genou mal opéré, un dos délabré, une sciatique qui la fait souffrir. Ce seront de larges moments de plaisir à dire, médire, maudire.
Le « Monsieur », à qui on dit « Monsieur ». Il est notaire ou médecin, a des relations importantes, s’intéresse à la politique locale. Il propose un « Avis Pertinent » qu’on écoute avec attention.
La femme du « Monsieur » à qui on dit « Madame ».
Et surtout, cet homme incroyable, ancien banquier, merveilleusement serviable. C’est lui qui a réparé la pendule en panne, c’est lui qu’on retrouve à peser les pommes sur le marché, c’est lui qui explique les nouvelles technologies aux vieilles dames déboussolées. Il vous laisse son tour dans un sourire, s’excusant presque de vous laisser passer.

- Non, moi, je viens pour causer.

Car, ici, on vient pour causer.  La conversation est toujours animée, qu’elle parle de Mairie (qui ne fait jamais ce qu’il faut), de désertification de nos campagnes (ah, c’était mieux dans le temps), de voisinage (encore la mère machin), ou de météo (on ne peut vraiment plus se fier à rien). On écoute, on participe, on sourit, on répond. Ça fait une sorte de ronron agréable qui permet d’attendre. On a le temps.
Et puis, il y a le spectacle !

La bouchère entre, une pièce de bœuf sur les bras. Elle la jette sur la table dans un « Vlouf » puissant. C’est une fine femme blonde toujours bien mise. Une blouse blanche sur une jupe ajustée. Elle se tourne vers son client du moment, l’interroge.

- Deux beefsteaks ?

Il acquiesce.  Elle commence.
D’abord, elle affute son couteau d’un geste ample , précis, le passe, le repasse, tout en discutant. Puis elle se baisse, et, adroitement, détaille un à un chaque morceau de gras, le détache minutieusement,  le jette enfin dans une poubelle cachée sous le plan de travail.
Cette broderie délicate terminée, elle pose sa main à plat sur la viande et tranche d’une infinie douceur les deux beefsteaks demandés. La main ne tremble pas, la lame effilée glisse sous elle, tranchante, acérée, inquiétante. On frémit sans y penser.
Elle marque les deux morceaux de quelques lignes de la pointe du couteau, puis aplatit la viande à grandes claques de fer.
Elle se redresse, déchire derrière elle, d’un geste ample, un morceau de papier sonore. En trois mouvements rapides, elle emballe la viande, précisément.

- Ce sera tout ?

Alors elle reprend le lourd morceau restant, repart dans l’arrière boutique, ouvre la porte de la chambre froide qu’on entrevoit à travers la vitre. Elle disparaît un instant avant de revenir taper la note pour  lancer sa réplique finale.

- Merci Mme M…, bonne journée. C’est à vous je crois Monsieur C… !

Vous indiquez votre commande et le ballet reprend.
La meilleure viande que je connaisse, la boucherie la plus étonnante, la bouchère la plus charmante.

N’attendez pas pour aller la voir, elle a soixante-dix-huit ans... bientôt.
Comme elle dit.
Une rougeur au coin des joues.

 

 

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