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Univers Parallèles

Des Bd, des dessins rigolos, des textes débiles et plein de n'importe quoi comme s'il en pleuvait, avec des dessinateurs fous fous fous...

(Règlement de) conte de Noël par David Verdier

23 décembre.

  « Qui a avalé cette saloperie ? Elle ou moi ? ». La question taraudait Jean-François depuis qu’il avait bu son café. Le visage en sueur, le cœur battant la chamade, il n’arrêtait pas de faire tourner les images dans sa tête, sans parvenir à trouver la réponse.

  Une heure plus tôt, Jean-François avait fini de débarrasser la table. Les beaux-parents étaient montés se coucher, son épouse Ludivine avait entamé la vaisselle, les enfants avaient quant à eux commencé leur nuit depuis plus de deux heures. Le calme était revenu dans la maison.

  Dehors, la neige tombait généreusement. Le village d’Arthon se retrouvait enseveli sous le blanc. Le paysage était magnifique : une lumière naturelle se dégageait du décor nocturne.

  Dans le salon, une petite veilleuse sur un coin du buffet et les guirlandes clignotantes du sapin constituaient les seules sources d’éclairage. Cela aurait pu être l’ambiance idéale pour une fin de soirée romantique.

  Sauf que Jean-François ne supportait plus sa femme.

  Oh ! Cela ne datait pas d’hier. Ils étaient mariés depuis neuf ans, et il y avait bien déjà deux ans qu’il envisageait de nombreuses options pour se débarrasser d’elle. Il avait tout d’abord pensé au divorce, bien évidemment. Mais d’un point de vue pratique et financier, cela s’annonçait compliqué et peu avantageux pour lui.

  La soirée qui venait de s’achever avait été atroce. Entre remarques acerbes et sujets d’engueulade, et puis les beaux-parents qui en avaient rajouté… non, cette fois, c’en était trop !

  Jean-François venait de proposer un café à son épouse. Il savait qu’elle accepterait à coup sûr. Ah, son café du soir !

  Cela faisait un certain temps qu’il avait cette petite fiole, bien cachée, au sous-sol, au milieu de son fatras d’outils. Il ne savait pas bien en quoi consistait le mélange contenu dedans, toujours est-il que, une fois ingurgité, le liquide était a priori mortel et ne laissait pas de traces. Ça, c’était du progrès, en comparaison de tous ces poisons qui avaient perdu tant de criminels au cours de l’Histoire !

  Bref. L’heure n’était pas à l’autosatisfaction. Jean-François avait réchauffé un peu de café et rempli deux tasses, l’une verte, l’autre bleue. Puis, ayant gagné le salon, il avait versé quelques gouttes de son précieux flacon dans la verte, puis prévenu Ludivine que c’était prêt.

  Ce fut probablement le stress occasionné par la situation qui le perturba, toujours est-il que Jean-François dut faire un passage aux toilettes. Une fois enfermé, il crut défaillir, hésita à sortir en trombe et couper court à son projet complètement fou.

  Mais non. Après avoir repris son souffle, il regagna le salon et s’installa en face de Ludivine. Elle avait pris place dans un fauteuil situé devant la cheminée, au sein de laquelle était en train de mourir le feu qui avait chauffé les lieux durant la soirée. Ludivine regarda son mari avec un petit sourire. Il n’aurait su dire si c’était le plaisir de lui avoir fait passer un sale repas de plus ou bien si c’était en toute innocence un élan de gentillesse envers lui.

  Jean-François fit un geste de la main, invitant sa femme à boire sa tasse de café. Pourvu que le poison n’ait pas de goût !

  Lorsque Ludivine avala le contenu de sa tasse, il ne décela aucune grimace sur son visage. Il ne devait même pas être trop chaud. Il en fit autant dans la foulée, faisant claquer sa langue après la dernière gorgée.

 - Bon, je vais me coucher, fit-elle, d’une voix lasse.

  Joignant le geste à la parole, elle se leva et sortit de la pièce.

  Tout bascula lorsque Jean-François prit les deux tasses pour aller les déposer dans l’évier de la cuisine. Il réalisa que leurs couleurs se confondaient avec la faible lumière qu’il y avait alors dans le salon.

 - Oh, merde, c’est pas vrai ! Elle a bu en premier… mais dans laquelle ?

  L’esprit tellement accaparé par d’autres détails de la manœuvre, il avait négligé l’essentiel : sa femme avait pris l’une des tasses, lui avait évidemment avalé le contenu de celle qui restait.

  Comment savoir qui allait y passer ?

  Jean-François sentit des gouttes de sueur perler sur ses tempes, des bouffées de chaleur s’emparer de tout son être. C’était lui. Il avait gobé son propre poison !

  Et puis non, il ne pouvait pas avoir autant de malchance. Se rendant dans la chambre d’un pas vif, il était déterminé à questionner Ludivine. Il ne pouvait cependant pas lui demander la couleur de la tasse dans laquelle elle avait bu. Cela éveillerait non seulement ses soupçons, mais elle serait certainement dans l’incapacité de répondre.

  Elle semblait endormie. Pas bon signe, ça. Car cela signifiait que tout allait bien pour elle. Du moins, pour l’instant, car, après tout, il ne savait pas exactement au bout de combien de temps agissait la substance. Et si son dosage n’était pas assez fort ? Après tout, il pouvait se rassurer ainsi. Chaque minute qui passait sans douleur aussi bien chez sa femme que chez lui était bon signe.

  Au moment où il s’apprêtait à secouer l’épaule de Ludivine, ne sachant toujours pas comment il allait aborder le problème, Jean-François sentit un léger pincement au niveau de l’estomac. Il arrêta net son geste et attendit, figé comme une statue, près du lit. Son visage dégoulinait de sueur.

  « C’est cette saloperie qui est en train d’agir ! » pensa-t-il, tétanisé.

  Il fit volte-face et gagna les toilettes. Vomir était une solution certes peu agréable mais qui pouvait avoir son efficacité.

  Un quart d’heure plus tard, les yeux rougis, la gorge desséchée, Jean-François regagnait son fauteuil dans le salon. Se prenant la tête dans les mains, il pesta contre sa femme, contre lui-même, contre la vie en général.

  Il pouvait encore tout dire à Ludivine. Aller la réveiller, lui expliquer qu’il en avait marre, qu’il avait voulu en finir avec lui-même, qu’il n’était pas certain d’avoir avalé le poison… que par inadvertance, c’était peut-être ELLE qui avait ingurgité le bidule…

  Oui, c’est sûr, présenté ainsi, il avait toutes les chances que ça se passe bien… Ri-di-cu-le !

  Jean-François sentit les larmes monter. Il s’en voulait, sans savoir si c’était à cause de la culpabilité pour avoir voulu se débarrasser de sa femme ou bien de sa négligence dans la façon d’exécuter son plan. Probablement un peu des deux.

  Et puis si c’était bien Ludivine qui passait l’arme à gauche cette nuit, restait à gérer la suite. Que dirait l’autopsie ? A quel point les soupçons pèseraient-ils sur lui ? Et s’il était reconnu coupable de meurtre, et avec préméditation, s’il vous plaît !

  Non, avant d’imaginer le pire scénario, il fallait déjà être fixé sur l’issue de cette sombre soirée.

  Avec une énergie nouvelle, Jean-François revint auprès de Ludivine et entreprit de vérifier son pouls et sa respiration. Il prit délicatement son poignet et finit par se rendre compte qu’il n’y avait rien d’anormal, de même que sa respiration semblait on ne peut plus régulière. Elle dormait paisiblement. Du moins jusqu’à ce qu’il repose délicatement son poignet sur le matelas. Une vague grimace passa alors fugitivement sur le visage de Ludivine, tandis qu’elle murmurait, les yeux clos :

 - Non, pas ce soir, je suis fatiguée.

  Pff ! Si elle savait, pensa Jean-François, qui sortit de la chambre, de nouveau en panique.

  Il resta éveillé encore plusieurs heures avant que la fatigue n’ait raison de lui.

  Sa femme le trouva avachi, dans une position peu confortable, au fond de son fauteuil, le lendemain matin.

 - Eh bien, tu ne t’es pas couché ? fit-elle sur un ton peu amène.

 - Non, répondit-il, vaseux. Je… je crois que le café d’hier soir est mal passé. Tu n’as pas trouvé qu’il avait un drôle de goût ?

 - Ah ! Eh bien, je te remercie, j’avais justement pris soin d’en faire couler un nouveau, tout chaud, qui a remplacé celui que tu t’étais contenté de réchauffer. J’ai jeté le tien et resservi le mien dans les tasses pendant que tu étais aux toilettes. Tu n’as même pas fait la différence !

  Les yeux écarquillés, ce qui ne devait pas lui donner l’air fin si tôt le matin, Jean-François réalisa ce que cela signifiait. Personne ne mourrait empoisonné aujourd’hui.

  C’était peut-être ça, la magie de Noël.

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