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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

Le portail bleu par David Verdier

 

Je passais devant tous les jours.
  Il m’avait tout d’abord laissé indifférent, se noyant parmi tous les autres qui ponctuaient le chemin que je prenais pour me rendre au travail.
  Et puis, ce jour-là, le panneau « Défense d’entrer » avait attiré mon regard. Ce n’était évidemment pas le texte, classique, qui m’avait interpellé, mais la police utilisée : les lettres étaient en caractères gothiques, ce qui dénotait à coup sûr une certaine originalité de la part du propriétaire.
  Ce portail n’avait rien d’exceptionnel en soi : haut de plus de deux mètres, composé de deux battants, il était en bois peint, un bleu délavé qui n’était pas du meilleur effet. Encadré par les façades des maisons voisines, on ne voyait rien de la propriété qu’il protégeait.
  La rue se caractérisait par quelques bâtisses anciennes, certaines tombant en ruines, tandis que d’autres, rénovées, semblaient charmantes et confortables. Nous étions en périphérie du centre-ville, il y avait un peu de passage la journée mais la nuit, l’endroit était plutôt calme.
  Ce portail, donc, m’intrigua un peu plus chaque jour.
  Des traces de griffures m’apparurent un matin. J’étais certain que la veille, il n’y avait aucune marque à cet endroit précis. Là, on aurait dit qu’un chien avec d’énormes pattes s’était acharné à gratter le bois. Curieux.
  Je n’avais jamais vu le portail ouvert, quelqu’un entrer ou sortir, une voiture prête à s’engager dans le passage...
  Je ne pus m’empêcher de nourrir un intérêt grandissant au fil des jours. À chaque fois, mon envie de voir ce qui se cachait derrière s’amplifiait, à tel point que j’en fis une fixation. Lorsque je croisai l’un de mes voisins, un homme âgé que je voyais souvent déambuler avec sa baguette sous le bras, je lui posai la question :

 

  — Vous savez qui habite la maison derrière le grand portail bleu ?

 

  — L’immense machin, vous voulez dire ? Bah !... j’ai jamais vu qui qu’ce soit y entrer, jeune homme. En sortir non plus, ceci dit. J’pense que c’est comme d’autres baraques dans la rue, une maison abandonnée. L’avantage est qu’on n’voit pas son aspect délabré... parce que ça doit pas être chouette, là-d’dans ! Si vous voulez mon avis, y’a rien à voir derrière cette porte !

  Un matin, je ne résistai pas et m’arrêtai devant. Je posai la main sur la poignée et tentai d’ouvrir. Sans surprise, c’était verrouillé. J’aurais pu forcer, c’était légèrement branlant. Mais bon...
  Restait l’option, moyennement discrète, de regarder par-dessus. Après avoir vérifié que personne n’était en vue, je me mis à faire des bonds sur place en tendant le cou.
  Là, c’est mon cœur qui prit le relais en se mettant à son tour à faire des bonds encore plus spectaculaires... car, après plusieurs observations furtives, je dus me rendre à l’évidence : ce portail était complètement inutile. Tout simplement parce qu’il n’y avait rien à voir derrière : pas de maison, pas le moindre bâtiment... ni végétation, ni béton au sol ou quoi que ce soit d’autre où poser le regard... non, l’espace était totalement vide et lorsque mes yeux fixèrent furtivement cette absence de la moindre matière, ils ne leur restèrent à contempler que le néant...

Peinture Caspar David Friedrich

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