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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

Le pastis par François Coulaud

Marcel attrape deux longues flûtes à large col dans le placard de la cuisine, y glisse deux glaçons, puis sort sur la terrasse.
Un soleil tendre de fin d’une belle journée d’été. Le jardin potager bien organisé descend jusqu’au ruisseau en contrebas caché derrière une ligne de peupliers bruissant dans le vent. On croirait entendre le clapotement d’une pluie sur des feuilles sèches.
Un joli bruit.
Marcel aperçoit trois salades bien vertes. Il ne faudra pas tarder à les ramasser. Il pousse d’une pichenette la mouche qui s’attardait sur la pierre de la table ronde.
Il retourne à la cuisine, rapporte la bouteille de pastis et le pichet d’eau qu’il a mis à refroidir ce matin en prévision de cet instant. Il jauge la quantité exacte dans la pipette, se verse la rasade d’eau précise, puis retourne mettre le pichet au froid.
Il revient, s’assied sur la chaise de métal qu’il préfère, celle qui est face à la pente, dos au mur chaud, prend en main le verre plein, fait tourner le liquide frais dans sa main.
Songeur.
Là-bas, juste à l’orée du buisson, une herbe tremble à contre vent. Un oiseau ou un lapin peut-être. On entend le ronflement d’une moissonneuse qui tourne au loin.
Il fait bon.
Il a encore oublié de resceller ce carreau de carrelage au coin de la maison. Il n’y pense jamais. Il le fera demain.
Peut-être…
Brutalement, Jean-Paul, le voisin, le copain, déboule dans son dos, surgissant de l’envers de la vieille longère. Marcel ne sursaute pas, il l’attendait. L’autre hurle, cramoisi.

─ Dis donc, ça ne serait pas encore ta conne de femme, la Sidonie, qu’aurait mis du blé empoisonné à mes poules pendant que j’étais au boulot ?

─ Ça se pourrait. Ton coq la dérangeait.

─ Elles sont mortes. Toutes ! Et immangeables évidemment. Après le chat la semaine dernière et la tonte de mon cerisier la semaine d’avant, je n’en peux plus. Elle est où ta putain de femme ?

─ Dans la salle à manger.

─ Je vais lui dire ma façon de penser…

─ Ça m’étonnerait.

On entend Jean-Paul qui ouvre à grand fracas la porte-fenêtre, qui hurle à tous les vents, qui s’égosille… puis se tait.
Le silence retombe rythmé du grondement feutré de la batteuse.
Jean-Paul revient à pas lents. Il choisit la chaise à la gauche de Marcel, se laisse tomber lourdement.

─ Tu ne l’as pas loupée.

─ C’était facile. Le fusil était prêt depuis un mois. Il m’a suffi de viser la tête à bout portant pendant qu’elle me gueulait dessus.

Jean-Paul se tait un moment, chasse la mouche puis grommelle vaguement.

─ Quand même…

Marcel se tourne vers son copain, son voisin.

─ Tu veux un pastis ?

─ C’est pas de refus.

Il se lève, va chercher le pichet dans la cuisine, jette quatre glaçons dans les deux récipients, jauge la quantité exacte d’alcool, les remplit jusqu’à la marque précise.
Assis, épaule contre épaule, les deux hommes font tourner le liquide frais dans leurs mains épaisses.
Songeurs.
Un disque-soleil énorme glisse derrière les peupliers en frissons rouges d’apocalypse.
Ils sont bien.

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