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Univers Parallèles

Des Bd, des dessins rigolos, des textes débiles et plein de n'importe quoi comme s'il en pleuvait, avec des dessinateurs fous fous fous...

Un beau jour pour... par Olivier Latissiere

 

Cette fois-ci c'est bientôt la fin. Les médecins sont catégoriques, on entre dans la phase terminale. J'accueille cette inéluctable nouvelle sans manifester aucune émotion. Et j'opine de la tête quand le médecin-chef me conseille fortement de ne rien dire à mon père. Que cela le tuerait. Enfin que cela le tuerait encore plus vite.

Six mois que mon père est dans cet hôpital. Presque autant que les infirmières me disent quel homme digne et courageux il est. Six mois que, chaque dimanche, je viens le voir l'après-midi. Quand il fait beau, on marche un peu et on se pose sur un banc. Quand le temps est moins clément, on arpente le couloir devant sa chambre, celui qu'il connaît par cœur aime-t-il à dire avec un regard aussi triste que rieur. Aujourd'hui, il fait un temps magnifique. Un soleil jaune inscrit dans un cercle parfait tient un ciel bleu sans tâche, comme la punaise d'un poster de rêve. C'est la première journée où il fait vraiment beau depuis le début de l'année. Et nous sommes fin avril.

Je suis assis sur un des nombreux bancs du jardin de l’hôpital et je me demande quelle contenance adopter pour ne pas trahir une émotion. Et je vois mon père arriver. Il a l'air en pleine forme. A vrai dire, je m'attendais à retrouver cet homme qui, à chacune de mes visites, semble diminuer, rétrécir, se contracter sur lui-même, rongé par la douleur. Là, celui qui se dirige vers moi, portant un pull et un pantalon assortis dans des teintes marrons plutôt élégantes, se tient droit, semble respirer normalement, et il faut quelques secondes à mes yeux pour faire le point et identifier nettement mon père. Cette silhouette droite me rappelle l'homme à la fois dur et distant qu'il était avant de tomber malade.

Il vient se poser à mes côtés après avoir posé un baiser rapide sur ma joue. Nous regardons un moment les blouses blanches circuler sur le chemin bordé de roses jaunes face à nous. Ce temps incertain permet, comme à chaque fois, d'évacuer la gêne entre nous. Ce père, si fort autrefois, semblait ne jamais rien craindre, un homme peu bavard mais qui en imposait lorsqu'il venait à s'exprimer, un homme autoritaire rien que par le regard qu'il vous adressait. Un homme qui se retrouve aujourd'hui dans un hôpital, dont il ne sortira pas, et qui ne compte plus qu'un seul visiteur : son fils.

Je le regarde qui regarde au loin. De son visage fatigué ressort ce regard bleu un peu froid qui me transperçait comme une lame chaque fois qu'il me disait « tu es vraiment un bon à rien ! ».

« Tu veux marcher un peu, papa ? »

« Oui, fils, il fait rudement beau aujourd'hui ! »

On se lève et on commence à marcher côte à côte. Aujourd'hui, pas besoin de lui tenir le bras, ni de ralentir le pas pour rester au même niveau que lui. Un léger sourire absent illumine son visage. Cet homme qui a consacré sa vie à la vivre pleinement, et à dominer son monde, semble vouloir ignorer complètement la maladie aujourd'hui.

« Alors, ce nouveau poste de directeur te convient ? »

« C'est beaucoup de responsabilités et de travail, mais ça me plaît vraiment, papa ! J'ai tellement bossé pour en arriver là, tu sais. »

« C'est juste dommage que tout ce boulot ait sacrifié ton mariage. Toutes ces heures loin de chez toi, toutes ces absences. Sophie était vraiment une chouette fille, courageuse et pleine d'abnégation pour toi. Elle a relégué ses ambitions pour satisfaire les tiennes. Et maintenant elle est partie. »

« On a déjà parlé de ça plusieurs fois, papa... »

Nous nous arrêtons de marcher et nos regards se confrontent encore une fois.

« Enfin bon, dans tout ça, heureusement que vous n'avez pas eu le temps de faire d'enfant. Je vais te dire, fils, pour moi, un homme qui ne place pas sa famille en premier de ses priorités est un bon à rien. »

C'est sans sourciller que je m'adresse à mon père.

« Tu vas mourir, papa ».

 

 

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