Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

Les tricoteuses du Saint-Hubert par François Coulaud

Pour une fois, une petite présentation.
Un texte un peu ancien dont je tiens à préciser qu'il fut écrit avant le Covid et qu'il a une petite histoire.
Peu après sa parution, je fus invité à présenter mon nouveau roman dans une bibliothèque amie où je me suis trouvé... face à l'une de mes tricoteuses.
Oups !
Elle avait lu mon texte.
Elle l'avait apprécié... moyennement.
Nous avons discuté, nous avons fini bons amis, je lui ai dédicacé mon roman.
Ceci étant, j'ai fait un peu plus attention par la suite d'éviter que mes personnages se reconnaissent.
Je n'ai pas toujours réussi.
N’empêche, j'aime bien ce texte !
Et pis c'est tout.

Elles sont quatre, parfois cinq, rarement six, les tricoteuses.
Elles se retrouvent chaque mardi après-midi au Saint Hubert, le café chic de Châteauroux.

Parquet lustré, murs blanc cassé, cloisons chocolat, tableaux graphiques, long comptoir brillant, ambiance sombre, confortable.
Le mardi, le bar est silencieux. Juste un client qui écrit sur son ordinateur et la serveuse, Chacha, qui rêve.
En hiver, elles choisissent la lourde table de bois verni au centre de la salle.
On y est bien vu et puis on y voit bien.
En été, c’est la table plus simple au bord de la longue vitre fumée qui donne sur la terrasse. En ouvrant deux battants un courant d’air imperceptible rafraîchit l’air.
Elles sortent les tricots, s’installent… sauf une qui ne l’a jamais, qui a toujours une bonne excuse.

- Je suis en ce moment sur une veste en laine Angora, c’est d’une lourdeur !

- J’ai commencé une layette pour Antony, c’est d’un fragile !

- Je n’arrive plus à trouver le temps de commencer un tricot digne de ce nom !

Elles tricotent, elles papotent, elles radotent.
D’abord sur les enfants qui ne sont plus si jeunes, puis sur les petits-enfants qui le sont, eux.

Gentils mais pas éduqués.
Ensuite sur les gendres, les gendresses…
Ah ! Les gendresses !
Oh ! Les gendresses !

- Michel est charmant, c’est dans sa nature, mais sa deuxième femme ne vaut pas mieux que la première. Il ne sait pas choisir.

Elles soupirent… au rythme des aiguilles.

- Tant qu’on a la santé !

C’est le signal pour aborder le vaste sujet des maladies. Elles en ont toutes, elles les ont toutes. Et si elles ne les ont pas, elles ont des amies qui les ont pour elles.
Médecins, chirurgiens, infirmiers, pharmaciens… des charlatans !


- Tous les examens qu’on lui a faits, et pour quel résultat ? Je vous le demande.

- Comme le mari de Simone qui soi-disant n’avait rien.

- Que devient-il à propos, le mari de Simone ?

- Il est mort.

- Il est mort ?

- Vous ne saviez pas ?

Il est temps de parler décès, on n’attendait que ça. Ceux qui ne sont plus… ils sont nombreux. Ceux qui sont encore là… plus pour longtemps.
De la vie… qui passe… qui dure… qui est si dure.

Du temps… qui s’enfuit.
De l’argent…
Celle qui vient sans tricot se penche pour parler à voix basse. C’est son tour. Elle possède toujours une histoire épouvantable d’héritiers déshérités, de gros sous, de gras notaires, d’infâmes avocats. Elle chuchote si fort qu’on l’entend d’un bout de la salle à l’autre.

- Mais ne le répétez pas !

Les autres, fières de la confidence, promettent.
Je me lève, range mon ordinateur, paye.


- Au revoir, Mesdames, bonne fin de journée.

- Au revoir Monsieur, bonne journée.

Elles me jettent avec ensemble un long regard… déshabilleur.
Elles sont comme ça, les tricoteuses !  

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article