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Univers Parallèles

Des Bd, des dessins rigolos, des textes débiles et plein de n'importe quoi comme s'il en pleuvait, avec des dessinateurs fous fous fous...

Le dispensaire de Ôn Đới par William Etiève

En province du Lâm Đồng, c’était du travail des hommes et du karst de la montagne centrale de Lang Biang qu’étaient issues puis taillées les dalles qui pavent le dispensaire de Ôn Đới. Dans les moments d’effondrements, je me suis toujours forcé de penser au courage de ces populations et des volontaires qui avaient religieusement offert leur vie à les soigner.

         Je comptais mettre à profit ma semaine de congés pour quelques photos d’observations botaniques. Quang Huy m’accompagnait depuis mon arrivée à l’aéroport et dans un reste de langue française avait dit en substance qu’il ne me lâcherait pas. Quoi qu’il advienne. Il n’avait de fou que les quelques épis qui se battaient sur sa petite tête ronde, mais sa dentition était parfaite, européenne…

Pour autant, depuis la chambre du dispensaire brassée par un ventilateur aussi cabossé que poussiéreux, je ne vis au début, que le dallage de la cour d’honneur. L’endroit se dérobait à moi, comme au cinéma, d’un fondu au noir… L’avant-veille, nous marchions à douze kilomètres au nord de Đà Lạt, dans une forêt où cohabitaient encore quelques espèces d’oiseaux rares. Durant la progression, Quang Huy avait souvent glissé sur la roche humide, j’avais eu plus de chance.

         Voulant, enthousiaste dans l’inadvertance, me présenter une variété de digitales, il l’échappa à hauteur de mes yeux et mon cri de douleur déchira la quiétude de l’endroit préservé. Le maladroit botaniste savait où se trouvait le dispensaire d’altitude que nous atteignîmes sans considération pour l’état de la piste.

         À mon chevet, Quang Huy tentait de me rassurer et d’évoquer le programme de nos prochaines excursions, mais le poison de la plante attaquait rétines et pupilles. Puisque voyager c’est apprendre à poser des importances relatives, il détourna mes préoccupations en déclarant : Quand tu as sursauté, tu as fait fuir un Garrulaxe à face noire !

                   Plus tard, j’entendis comme des fillettes dont la corde à sauter frappait les dalles de karst. Puis un groupe de garçons pénétrait la cour d’honneur pour descendre les couleurs. Un haut-parleur malmenait l’enregistrement crachotant de l’hymne national. Ce serait l’image typique du croisement de la tradition, du code et du quotidien sur lesquels on ne revient pas.

         Du fait que Quang Huy laissa tomber son mégot de cigarette, dont la braise rouge éclaboussa le sol de quelques étoiles qui s’éteignirent vite, je ne vis rien. Du fait qu’avec son talon il écrasa le mégot, ne laissant plus alors au sol qu’une trace noirâtre de cendres je ne sus rien. À cet instant, j’étais devenu tout à fait aveugle. Au loin, les brancardiers parlaient haut.

         Dix ans sont passés et je n’ai pas considéré le retour vers la France comme un dernier voyage. Je garde mes souvenirs des odeurs et des voix. Un son peut même faire frémir la pulpe de mes doigts. Alors, je garde à portée de main, mon vieux passeport. La vision s’est faite digitale !

 

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