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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

Halo par Alain Imoléon

N’allez pas croire que je passe ma vie dans la cour de Sabine Valmendiaud ou que je rêve d’aller dans celle de Lucie Fulgère ; je fais aussi des choses utiles. Il m’arrive fréquemment de m’asseoir sur un tumulus vert, plus exactement, un grand tertre conique au sommet tronqué et aplani recouvert de fleurs rudérales et de plantes adventices. C’est entouré de mouron des oiseaux, de chiendent et de pas-d'âne, que de mon aire, je fixe l’horizon. Et à l’horizon, je distingue la cour de l’école que je surveille. Aux heures de récréation, j’observe les enfants jouer. Le jeu suscite, chez les plus passionnés, les plus désireux de l’emporter, des bouffées agressives, des accès de violence qu’il m’est facile de déceler. Pas seulement dans l’attitude, mais plus exactement dans une sorte de halo que le bouillonnement de colère génère autour de leurs corps. Je vois nettement les corps disparaître dans la brume qu’ils secrètent, se réduire à des silhouettes. Pourtant, ce que je vois de ces silhouettes m’est suffisant. Je vois dans un coin de la cour, les enfants hors d’eux s’isoler et se mettre en garde, lever leurs petits poings, prêts à frapper l’autre. L’action est fugace ; sur mon tumulus vert, je n’aurais pas le temps de l’écrire qu’elle en serait déjà à son terme. De mon observatoire, je n’écris pas. Je décide. Dans la seconde qui précède l’échange de coups, je décide tout bonnement de donner aux poings levés, aux pieds rivés au sol, la consistance du plomb. Presque instantanément, les adversaires peinent à garder leurs mains levées, leurs bras tendus. Malgré leurs efforts, rapidement, ils finissent par laisser pendre leurs bras le long de leur corps, regardant leurs mains, sans comprendre ce qui leur arrive. Quand ils veulent les bouger, leurs pieds trop lourds, refusent d’obéir. Ils demeurent là, bras ballants à se regarder, inquiets. En général, la colère se dissipe vite pour faire place à la peur. Il y a toujours des pugnaces qui, même immobiles, veulent toujours en découdre, le halo qui les enveloppe les trahit. À ceux-là, j’augmente progressivement la densité de leur corps, à tel point que le sol finit par se dérober sous leurs pieds ; ils s’y enfoncent, comme dans des sables mouvants. Devant la réelle perspective de finir engloutisdans le goudron de la cour de l’école, même les plus courageux flanchent. Je dirais presque qu’ils perdent pied. La plupart du temps, les uns et les autres se mettent à brailler. Je fais en sorte que personne ne les entende ni ne les voie. Je les laisse mijoter ainsi dans la peur pendant quelques minutes, puis, bonne âme, la leçon comprise, acquise définitivement, les libère. Alors, toujours en braillant, ils partent en courant dans le giron des maîtresses et des maîtres, qui un moment affolés, ne comprennent pas ce que les enfants bredouillent, lesquels une fois calmés, racontent ce qui leur est arrivé. L’œil dubitatif, les enseignants les écoutent et les renvoient jouer. Encore remués, peut-être le souvenir de la densité du plomb dans leur corps, coule-t-il encore dans leur esprit, les deux adversaires vont s’asseoir : l’instant qu’ils viennent de partager vient de sceller leur amitié.

La récréation est terminée. Je repars avec mon fauteuil. Peut-être reviendrai-je demain, sur mon tumulus, au milieu des adventices et des rudérales ?

Sculpture : Franz Xaver Messerchmidt (1736-1783). L'un de ses visages de la colère.

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