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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

La machine par François Coulaud

D’un pas efficace les trois hommes traversent la plaine immense baignée de soleil. Hugues marche devant, les deux policiers légèrement en retrait. Il a une haute estime de son rôle de clerc d’huissier. Pour lui, la loi, l’ordre, participent à faire évoluer ce pays, ce monde, à construire une industrie moderne, dynamique, à foncer vers le futur. Sans ralentir sa marche il admire ce quartier de la Défense. Les tours brillantes reflètent le ciel, le parvis de ces nouvelles cathédrales de verre éclate de blancheur.
Propreté, agencement, design.

Il se sent bien.
Les trois hommes arrivent au bout de la place. Comme un étron oublié une rue descend, étroite et sinueuse, anachronique au milieu des buildings. Deux rangées de maisons branlantes aux volets fermés, une placette à l’ancienne, quatre platanes rachitiques, un banc, deux lampadaires. Hugues ne peut réprimer une moue d’écœurement comme chaque fois qu’il pénètre ici.
Mais aujourd’hui est un jour de victoire. La multinationale qui bataille depuis dix ans pour acheter pièce par pièce ce morceau de quartier vient de gagner la dernière manche.
Il tourne le coin, évite une flaque noirâtre, se tord un peu le pied sur un pavé disjoint.
La voici !
Une imposante bâtisse ancienne, une entreprise d’une autre époque, qui doit avoir au moins cinq cents ans. De lourds murs de moellons noirs, deux portes de chêne larges, hautes, massives, traversant le bord d’un toit de tuiles épaisses qui descend très bas. Peu de fenêtres, longues, étroites, sans volets. Une cheminée sur tout le flanc gauche, rouge et suante de fumée blanche. On perçoit un grondement sourd, régulier, cognant comme un cœur de métal.
Hugues n’attend pas, il connaît les lieux. Il ouvre sans frapper une petite porte dissimulée dans un recoin de pierre. L’intérieur est sombre, le halètement devient assourdissant. Les deux policiers, dont c’est la première visite, marquent un temps. Ahuris.
Une énorme machine, comme un dragon gigantesque, occupe tout l’espace de sa masse de fer patinée par le temps. Elle souffle, ronfle, barrit alternativement sans cesser de battre une mesure lente et sauvage. Des pistons montent, descendent, des roues tournent, des bielles grincent. Plus loin, tout au fond du bâtiment, une caverne de feu, comme une gueule ouverte, qu’alimente deux hommes, torse nu, à grandes buches de bois sombre.
Un petit personnage en tablier de cuir, moustache et barbe comme au dix-neuvième siècle, s’avance à pas menus.

‒ Bonjour Hugues.

‒ Ne m’appelez pas Hugues, je suis un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions chargé de vous donner ce papier et de vous faire déguerpir.

Il lui tend un avis d’expulsion. L’autre ne le regarde même pas.

‒ Vous savez que cette maison m’appartient et que je ne vends pas.

‒ Je sais mais la Mairie de Paris vous exproprie. Vous irez faire votre mécanique du diable ailleurs.

L’autre s’essuie les mains, a un pâle sourire.

‒ Bon. Alors, il va falloir arrêter la machine.

‒ Exactement.

‒ A quoi sert-elle cette machine ?

C’est l’un des policiers qui a posé cette question. Le petit homme ouvre les bras, sourit de nouveau.

‒ Mais à tout. C’est elle qui fait tout ici.

Sans bien savoir pourquoi, le policier a un doute. Le calme de ce petit bonhomme paraît inquiétant. Il se tourne vers le clerc.

‒ Vous croyez que…

‒ Ça fait dix ans qu’on se bat pour que ce type s’en aille alors oui, arrêtez-moi ce truc.

Le petit homme baisse un levier et dans un dernier grognement puissant la machine s’arrête.
Et tout disparaît, depuis les étoiles jusqu’à la mer, depuis la terre jusqu’aux montagnes, depuis la campagne jusqu’à la ville, depuis Nevers jusqu’à Paris, depuis la Défense jusqu’à cette bâtisse, depuis le jeune clerc hargneux jusqu’au petit homme tranquille. Tout disparaît même la machine.
Il ne reste rien.
Que le silence.

 

 

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