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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

CHICO DE SAPA par William Etiève

L’idée de voyage ne leur était à l’un comme à l’autre pas si évidente, pas si instinctive. C’était un couple marié depuis une fraîche douzaine d’années, n’ayant pas subi de tempêtes trop violentes et qui ne sur-investissait pas pour l’occasion d’enjeu supérieur à celui premier de se changer les idées hors des frontières. Dans leur entourage, au peu de personnes auxquelles il avait bien fallu annoncer qu’un voyage de presque un mois se dessinait, personne ne fit de remarque sur la destination, ce fort lointain sud-est. La seule surprise possible fut qu’ils soient enfin parvenus à se mettre (aux mêmes dates) entre parenthèses de leur vie active. Passablement ignorés de la foule de Roissy, c’est pourtant sourire aux lèvres que les aventuriers débutants scrutèrent les panneaux d’affichage du grand aéroport parisien. Pas d’angoisse. Étrangement pas d’impatience non plus avant de pénétrer le grand couloir d’embarquement, de chouettes comédies dans l’avion et des échanges cordiaux avec les hôtesses rendaient la séquence comme au pays idéal des magazines. 

La barbe un peu plus longue et le maquillage désormais superflus après douze heures de vol, les primo-explorateurs débarquèrent bouche bée en terre de dépaysement. Coup de tampon sur le passeport par un douanier qui n’avait pas pour mission d’être hilare et dernier instant de climatisation trop froide. Dans le Terminal, ceux qui rentrent au pays ont l’œil complice. Deux jours plus tard, le couple arriva à Sapa et malgré l’évidence touristique de l’endroit savoura à pleine bouche les fruits, s’enthousiasma volontiers de tout comme en une inédite ivresse. Le couple chercha néanmoins des ruelles moins occupées et dans un flot ininterrompu d’onomatopées admira à s’en couper le souffle 

Moins coutumière des décalages horaires, dans les lobbys, dans les taxis, dans les échoppes, l’épouse bâillait parfois à s’en décrocher la mâchoire, mais c’était aussi cette incapacité à réprimer la fatigue qui avait séduit son compagnon. Plus tard, elle avait tout d’abord ponctué le dîner de mille et un souvenirs de jeunesse. Parlant jusqu’à bouche pleine tellement sa mémoire fusait. Imitant l’œil pétillant et avec force articulation, l’attitude bourgeoise de sa mère lors de son premier repas de rue dans ce même pays. Reprenant les mimiques d’un enfant singeant un dragon aux crocs aussi acérés que redoutables. 

Puis son doux visage se ferme net. L’épouse ne dit plus rien. S’il est bien vrai que ce vin rouge théoriquement européen était une authentique horreur, cela mériterait plutôt de la part de ces Français une éclatante autant que chauvine hilarité. Il est de vains combats qu’il vaut mieux ne pas amorcer. L’époux patiente, il a signé pour ça. Elle fait mine d’essuyer sa bouche. Mais voici qu’elle semble scruter son reflet dans le verre ballon. La lippe. Ses yeux balayent furtivement l’assistance avec ce mélange d’inquiétude et de honte. Elle vient d’avaler son incisive et le voyage ne fait que commencer. Un fort long voyage. Sacré diastème…

 

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