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Univers Parallèles

Journal web de textes courts, d'infos culturelles ou autres, de dessins rigolos et de n'importe quoi...

Le rêve du piano

C’est un bar, un bar de ville, de petite ville. C’est un bar avec quelques tables déjà anciennes laquées de rouge, des chaises en bois, un comptoir verni, usé, trois tabourets bruns.
Dans un coin un piano.

Il faut le remarquer, perdu dans l’ombre du mur, au fond, derrière une dizaine de fauteuils de terrasse empilés. Brun, triste, il n’existe déjà plus. Il ressemble à ceux-là, si vieux, qui ne disent plus rien.
Dans le bar, il y a Max, bien sûr. Max, c’est le patron. Il aime essuyer le comptoir d’un grand geste large. Il aime prendre un verre à bière et verser précisément la mousse onctueuse avec ou sans faux col. Il est chez lui, il se sent bien, il parle fort.
Devant Max, Il y a Dédé. Personne ne se souvient de son vrai prénom. Il a la casquette sur l’oreille, l’épaule rentrée et le bleu de travail permanent. Il s’assoit d’une fesse sur le tabouret et écoute Charles. Parfois il dit un mot. La plupart du temps, il ne dit rien.
Charles connaît le monde, la vie, l’époque. Il ne parle que pour dire des choses intéressantes. Debout, accoudé au comptoir, il discute avec Max. Ils sont toujours d’accord. Charles sait tout sur tout. Il a tout vu, tout appris, tout compris.
Sauf les femmes…
Charles n’a jamais rien compris des femmes. C’est sa détresse. Quand par hasard le sujet est abordé, il se ferme comme une huître, devient silencieux, et lâche entre ses dents : Toutes des salopes !
Mais il n’en pense rien. Il gave sa solitude de Picons-bière et rentre chez lui où il n y a personne, où il ne parle à personne.
Assis à sa table préférée, celle qui permet d’apercevoir la rue et de voir passer les gens, il y a Paul.
Paul aime son petit blanc du matin et le rayon de soleil qui passe au dessus des toits quand il sort de chez lui. Paul est amoureux de la boulangère qui ne le saura jamais. Quand il part de son bar vers 11h00, il passe prendre son pain et lui dire deux mots. Il fait ça depuis cinquante-trois ans. Quand elle lui laisse un sourire, sa journée sera belle.
Depuis qu’il est en retraite, tous les après-midi, Paul choisit un lieu sur la carte. Il s’y rend en voiture, la pose dans un coin tranquille et marche à travers champs et villages. La boulangère ne sait pas ce qu’elle perd.
Enfin, dans un coin sombre, sans bruit, il y a un homme que personne ne connaît. C’est rare dans cet endroit. Un étranger qui d’une voix timide a demandé un café. Il le boit lentement. Son regard passe du mobilier aux clients, s’arrête sur Charles…
– On peut dire ce qu’on veut mais quand on a un président aussi nul, le pays ne tournera jamais correctement.
Sur Max qui enchaîne et donne la réplique, Dédé qui acquiesce, Paul qui songe, le regard dans la rue.
Alors, un rien embêté, il se lève, s’approche de Max, guette l’interruption du discours. Un silence, Charles boit une gorgée.
– Je m’excuse, je peux jouer du piano ?
Max a un instant d’interrogation. Il ne se souvient pas. Du quoi ? Ah oui, c’est vrai, il possède un piano.
– Vous savez, on n’en a plus joué depuis si longtemps. Il doit être totalement faux. Mais essayez si vous voulez.
– Merci !µ
Le bar est vide de son. Plus rien ne bouge. Le petit homme s’assied, ouvre et pose ses doigts sur les touches. 

Aussitôt la musique emporte tout.
D’abord Chopin dans une fragile douceur, Liszt facile et furieux, Gershwin, son Amérique claironnante et agitée, klaxons, hommes d’affaires, vitesse.
Puis les accords redescendent. Lentement la promenade devient Jazz, se noie dans le blues, syncopée, haletante, déchirante…
Enfin, doucement, infiniment, Eric Satie apparaît qui passe au clair obscur de ses disharmonies envoûtantes puis s’en va dans une dernière note transparente.
Le silence retombe.  
Le petit homme se redresse, ferme le piano avec douceur, et sort.
Charles ne dit rien, Max ne dit rien.
Dédé ne dit rien.
Paul se lève, s’approche du meuble, ouvre le couvercle, pose un doigt.
Un cliquetis de ferraille heurte le silence.
Paul referme délicatement l’instrument, avec tendresse.
– Le piano a dû rêver, dit-il.

 

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